Médine – Arabian Panther

Le Havre, son port, son centre ville classé à l’UNESCO, et son label de rap. Din Records, à force de travail, est parvenu à installer durablement la ville portuaire comme un lieu important du rap hexagonal. Et lorsque l’on parle aujourd’hui de ce label, il y a un nom qui en est devenu l’emblème: Médine. Rappeur plutôt effacé sur les premières sorties communes du label, au sein de La Boussole, il s’est révélé, non sans polémique, avec son premier album sorti en 2004, 11 Septembre. Aussitôt, sa barbe fournie, son crâne chauve et sa voix rauque, parfois gueularde, sont devenus les symboles du rappeur du Havre. Après un deuxième album, Jihad, Le plus grand combat est contre soi-même, « en demi-teinte » selon sa propre opinion, et un excellent EP (Table d’Écoute),  Médine signe un troisième opus, Arabian Panther qui doit répondre a plusieurs challenges: éviter les redites des précédents albums, travailler sur la forme avec un effort sur son flow à l’occasion trop redondant et des instrus parfois trop homogènes, rendant ses précédents albums en dessous du potentiel que l’on espérait chez le rappeur barbu.

Lancé en premier extrait, « Besoin de Révolution » a permis à Médine d’exprimer clairement ses intentions, en une rime.

« Besoin de performance, de morceaux hors format
D’être au rap ce que Muhammad est à George Foreman »

« Besoin de performance »
Si Médine
n’a toujours pas le flow le plus renversant du siècle, il serait de mauvaise foi de ne pas noter un travail sur la fluidité de son écriture, comme le laissait présager « Machine à Écrire » sur Table d’Écoute, ou « Rappeur de Force » sur Illegal Radio. Médine a effectué un gros travail sur la richesse des sonorités, alternant les schémas de rimes, et développant des assonances et des allitérations qui rendent ses textes moins pesant, mais forcément plus percutants. D’avantage maître de sa voix si remarquable, il parvient à varier les intonations, posé sur l’hommage de « A l’ombre du mal », déchaîné sur « Besoin de Révolution », tragique sur la conclusion de « Enfant du Destin: Kounta Kinté ».

Et là où Médine fait preuve de performance, c’est sur sa capacité à varier les thèmes des morceaux tout au long de cet album, en laissant en fil rouge cette idée de dessiner les contours d’une panthère arabe, inspirée de la panthère noire de Huey P. Newton. La dose de misanthropie fataliste de « Panther Blues » fait logiquement suite au thème de l’esclavagisme abordé sur « Kounta Kinté », tandis que « Don’t Panik » résonne comme une réponse aux malaises sociaux évoqués dans « R.E.R. D ». D‘une cohérence remarquable, l’album est sans nul doute le plus personnel de Médine, comme l’indique le nombre limité de featurings, uniquement pour deux refrains: Nneka gracieuse sur « A l‘ombre du mâle », Tiers Monde percutant sur « Panther Blues ».

« De morceaux hors format »
Médine était coutumier des morceaux concepts, parfois sans refrain, depuis 11 Septembre, du morceau éponyme de son premier album au storytelling dont il est passé maître avec « Boulevard Auriol » et les différents volets d‘« Enfant du destin ». Il offre sa vision des faits concernant un sinistre fait divers sur un « R.E.R. D » qui échappe assez brillamment au casse gueule, en développant une trame à plusieurs angles. Le nouveau volet d’« Enfant du Destin », narrant l’histoire de Kounta Kinté, jeune africain réduit a la servitude, est d’une précision incroyable dans les détails et le déroulement des faits, notamment par une fin dramatique et saisissante. Dans un registre narratif et fictionnel, seul « Camp Delta » est bancal, partant d’une idée originale mais avec un rendu sans relief.

Mais malgré ce talent pour la narration, c’est dans deux autres registres, assez différents, que Médine innove, et de fait brille d’avantage. « Code Barbe » et « Arabospiritual » offrent deux contre-pieds inattendus. Le premier par son mélange équilibré entre autodérision subtile et égotrip musclé, véritable pieds de nez à ceux qui voyaient en Médine un rappeur trop rigide et sérieux. Le second, « Arabospiritual », offre un final magistral. En 9 minutes, entre autobiographie, introspection et profession de foi, Médine exprime les doutes, craintes, certitudes et motivations qui ont suivi son parcours, de ses premiers pas dans une mosquée ou un studio à son ascension spirituelle, médiatique et artistique. Poignant et personnel sans être larmoyant, spirituel sans faire dans le prosélytisme, « Arabospiritual » permet à Médine de montrer quels chemins il a emprunté, non pas pour se justifier, mais pour mieux cerner sa démarche artistique et sa personnalité, chose sans doute surprenante pour un rappeur qu’on croyait se cacher derrière une ligne militante et engagée.

« D’être au rap ce que Muhammad est à George Foreman »
Car c’est sans doute se méprendre sur les intentions de Médine. Bien sur, il le dit lui-même, son désir est de créer du « R.A.P. contestataire ». Mais ces références massives aux luttes d’identité, d’indépendance et de reconnaissance, et surtout aux personnalités qui les symbolisent, des États-Unis à l’Afrique du Sud, de Cuba à l’Afghanistan, n’ont pas pour seul but de prouver une posture politique ou militante. Par les qualités qu’elles évoquent (persévérance, principes, refus du compromis, idéalisme), elles permettent à Médine de fournir son identité artistique, et de livrer des égotrips créatifs et rentre-dedans, en évitant le poussif et le linéaire trop chiant.

Médine est avant tout un rappeur, « avec le sens de l’entertainment », et c’est ce qu’oublieront « ceux qui regardent le doigt quand on leur montre la lune » lorsqu’il développe ce genre de références, ou base certains de ses textes sur des éléments historiques. Médine n’est pas historien, mais crée des fictions historiques en rap, qui justifient des choix pour créer des histoires prenantes où le vraisemblable et l’exact n’est pas toujours nécessaire. Peu importe les procès d’intention que lui prêteront certains, lorsqu’il parle de l’esclavage européen en Afrique sans évoquer celui des arabes, ou de donner des explications aux conséquences fâcheuses des jeux médiatiques à répétition (« R.E.R. D »): on suit l’album avec une attention toujours soutenue grâce aux paroles passionnantes de Médine, dont une écoute attentive offre son lot d’émotions et de « soul food ».

Proof, centre névralgique de l’identité musicale de Din Records, n’est pas étranger à cette réussite. Maître d’ouvrage de la couleur de l’album, il est lui aussi passé à un statut supérieur. S’il avait déjà largement prouvé ses qualités de producteur sur chacune des sorties du label (réécoutez « Le Savoir Est Une Arme », « Apartheid » ou les précédents albums de Médine pour vous en convaincre), il livre sur cet album un ensemble d’une cohérence inébranlable. Gardant ses rythmiques martiales et industrielles, martelant des grosses caisses massives et des caisses claires sèches, il parvient a truffer certains de ses beats d’effets qui seraient insignifiants s’ils ne faisaient pas échos aux thèmes des morceaux: cliquetis imitant le bruit de balles sur « Besoin de révolution », murmures vaudous sur « Kounta Kinté », bruit de métaux et tambours sur « Péplum ». Grand amateur (et sampleur) de musiques de film, il créé un décors pour chaque morceau, de la réinterprétation d’un thème de Pirates des Caraïbes sur la « Pantherlude », à la collaboration avec un ensemble orchestral sur « Péplum », « Code Barbe » ou « Arabospiritual ». Épique sur le premier, entraînant sur le second, lyrique sur le troisième, le rendu fait évidemment penser aux associations précédentes d’IAM avec Bruno Coulais, ou au travail de Just Blaze sur certains de ces titres majeurs (dont « Hostile Gospel », auquel Médine lance un clin d’œil). Qu’importe: cela donne d’autant plus de portée aux récits de Médine, notamment sur « Arabospiritual ». Jamais linéaires, moins redondants, gagnant en épaisseur, les beats de Proof ne prennent à aucun moment le pas sur les textes de Médine, mais au contraire les complètent totalement, leur donnant une profondeur musicale saisissante, parfois urgente (« Self Défense »), enragée (« Besoin de Révolution », « Code Barbe »), résignée (« Panther Blues »), intimiste (« A l’ombre du male », « Portrait chinois ») ou évoluant avec la trame du morceau (« Kounta Kinté »). Chaque morceau a vraisembablement été conçu à deux, d’où cette alchimie remarquable entre les lyrics de Médine et les instrumentaux de Proof.

Avec Arabian Panther, Médine ne fera sans doute toujours pas l’unanimité autour de son style et de sa plume. Que ce soit chez les auditeurs, ou chez les rappeurs. Peu importe: son choix de conserver la ligne de conduite qu’il a adopté depuis son premier album porte ses fruits sur son troisième opus long format. Sa persévérance est à saluer, car elle est d’une part le meilleur hommage aux figures qu’il évoque dans ces morceaux, mais surtout, elle lui permet de signer une œuvre majeure, moins confuse que ces précédents efforts, et toujours plus brillante dans la maîtrise de son art, entre musique, engagement et spiritualité.

Tracklist

01. Self défense (produit par Proof)
02. Péplum (produit par Proof)
03. Portrait chinois (produit par Proof)
04. R.E.R. D (produit par Proof)
05. Don’t Panik (produit par Proof)
06. A l’ombre du mâle feat. Nneka (produit par Proof)
07. Pantherlude (Ils peuvent) (produit par Proof)
08. Enfant du destin (Kounta Kinté) (produit par Proof)
09. Panther blues feat. Tiers Monde (produit par Proof)
10. Code barbe (produit par Proof)
11. Camp delta (produit par Proof)
12. Besoin de révolution (produit par Proof)
13. Arabospiritual (produit par Proof)

 

Un commentaire

  1. Snoop

    12 années ago

    Très bonne chronique Sheeryu, ça fait plaisir de te lire à nouveau sur b2d ! A très vite j’espère, peace

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